vendredi 11 septembre 2009

La rentrée: retour sur, et précision(s).

Où un qui se croyait sceptique se demande s'il n'est pas plutôt naïf.

Pierre Assouline signe un fort intéressant texte dans Le Monde du 10 septembre: Petite typologie des «invisibles». Les «invisibles» en question étant tous ces livres dont personne ne parlera: «Appelons-les "les invisibles". Ce sont les oubliés de la rentrée. Ceux que nul ne verra et dont nul ne parlera. Ils constituent le gros du bataillon des 659 auteurs de l'automne. On peut aussi les appeler "les inaudibles" : ils sont un demi-millier environ dont la voix se perdra dans les limbes de la librairie et des médias. On le sait à l'avance, mais cela ne les décourage pas, chaque année à la même époque, de se précipiter en masse vers ce guichet-là.»

Cela fait écho à mon billet du vendredi 28 août, où je me plaignais un peu de l'aspect tempétueux de la rentrée littéraire. Mais il y a une question secondaire qui me turlupine, c'est celle des livres qui resteraient dans les boîtes. Appelons ça la «légende de l'arrière-boutique». Assouline en parle dans son texte: «tous ne sont pas sortis des caisses, tous ne sont pas rangés en rayon, tous ne sont pas exposés sur la table». Une amie facebook de la librairie en parlait aussi, à l'occasion de mon billet qui disait un gros bof! à la rentrée.

Les légendes urbaines se propagent en grande partie grâce à la naïveté de leur public. Mais peut-être après tout suis-je le naïf dans cette histoire. Peut-être y a-t-il des librairies qui peuvent se permettre de recevoir des livres (qu'il vont devoir payer, faut-il le souligner) et de les laisser dormir dans des caisses. Le plus empoté des gestionnaires sait qu'il valait mieux ne pas les commander pour commencer.

Peut-être, peut-être, la légende vient-elle d'un auteur qui, ne voyant son livre ni «exposé sur la table», ni «rangé en rayon», a conclu qu'il était resté dans sa caisse. Mais voilà une autre explication: le libraire n'en a peut-être pas commandé! Sur 659 nouveautés au rayon roman français, combien une librairie «normale» peut-elle espérer en commander, recevoir, informatiser, étiquetter et placer? (J'allais oublier: vendre.) Alors si vous êtes un auteur méconnu, peut-être certaines librairies ont-elles préféré ne pas commander d'exemplaires de votre livre.

C'est triste? Oui. Le libraire est-il ainsi coupable de négligence envers l'auteur-méconnu- qui-aurait-bien-eu-besoin-de-ses-encouragements? Je prêche sans doute pour ma paroisse, mais je suis convaincu que non. Nous sommes d'accord sur le principe: les «petits» livres méritent leur place. Mais 659 livres, petits ou gros, c'est trop. Alors il arrive qu'on doive faire de douloureux choix; en fait, l'achat des livres en général et des nouveautés en particulier est pour le libraire une longue série de douloureux choix. Sans oublier que nous ne sommes que l'avant-dernier maillon d'une chaîne. Jusqu'à quel point l'éditeur, le diffuseur, le représentant croyaient-ils en ce livre-ci? Combien le distributeur québécois en a-t-il reçu de copies? Etc.

S'il y a une seule chose que j'ai apprise dans mes cours de philo du CÉGEP, c'est celle-ci, qui était mieux exprimée à l'époque par le prof dont j'ai oublié le nom: si tu veux prouver qu'une chose existe, tu n'as qu'à en montrer un exemple, mais si tu veux prouver qu'elle n'existe pas, il va falloir que tu regardes partout pour être sûr qu'elle n'est pas cachée sous un tapis, réel ou conceptuel. Je ne me risquerai donc pas à dire qu'il n'y eut jamais de livres restés dans les caisses d'une arrière-boutique. Mais disons qu'en douze treize ans de fréquentation de l'envers du décor librairiesque, je n'ai rien vu de tel. Il est vrai que je n'ai que deux librairies sur mon CV. Tout de même, jusqu'à preuve du contraire, je considérerai que le «livre dans la caisse» est comme le chat que la vieille dame a voulu faire sécher dans le micro-ondes.

mardi 8 septembre 2009

Le théorème d'Auster

Un autoportrait.

(C'est une longue: plus de 1200 mots. C'est si facile parler de soi! Narcisse doit se retourner dans sa tombe en miroirs...)


Toujours fasciné par les questions concrètes, je me propose de commencer aujourd’hui à répondre à ces questions de détail : Qui sommes-nous? D’où venons-nous? Et où (n’) allons-nous (pas)? Par nous j’entends, bien sûr, les libraires.


Dans une série de portraits dignes d’un prix Pulitzer du pauvre, je tenterai de raconter, en gros, ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là. Je suis tenté de dire : qu’est-ce qui n’a pas marché? Pas pour nous plaindre, non, mais il faut bien le dire : libraire est rarement un métier qu’on choisit en premier. Au Québec, du moins, où il n’y a pas (encore) de programme d’étude ni d’attestation. Ni rien.


On vient de quelque part, on pense aller ailleurs, on échoue dans une librairie. J’exagère? Juste un peu. Qu’avons-nous, libraires, en commun? L’amour des livres? Mais encore? Qui sommes nous après cinq heures (façon de parler)? Un libraire, qu’est-ce que ça mange en été?


Dans un souci de marketing extrême (on se refait pas), je commence aujourd’hui en faisant mon autoportrait. Double promotion, donc. De un, je fais mon propre éloge. (Pas que j’en aie besoin particulièrement, y a-t-il encore beaucoup de gens chez les Civilisés qui ne savent pas à quel point je suis génial?) De deux, et plus utilement, je vends l’idée de ces portraits à mes collègues. Quand ils verront que ça fait pas trop mal, ils accepterons que je fasse le leur. Je sais, je pourrais commettre des portraits non autorisés (j’y ai pensé), mais je ne cherche pas plus que mon dû de trouble. On peut très bien être célèbre et haï.



Qui suis-je (comme libraire, et en civil)?

Comme lecteur j'ai des goûts assez éclectiques, mais depuis quelques années je lis moins d'essais, de théâtre, et même de fiction «générale» pour me concentrer surtout sur deux genres à priori assez éloignés: poésie et polar. Le polar, pour son délicieux mélange de violence et de logique, pour cette espèce de pensée dramaturgique en action. Sa catharsis (rien à voir avec le 5 à 7*). La poésie? Malgré toutes les «raisons rationnelles» que je pourrais donner en parlant de l'être et du langage, ou de l'enfant qui questionne ses fondements (ceux du langage) en expérimentant une expression fondamentale, ou autres concepts pleins de vérité, si j'aime la poésie c'est pour sa musique. La poésie dit des choses, veut dire quelque chose, mais surtout elle fait de la musique.


Ce sont là d'ailleurs les deux genres que je pratique ou que j'aimerais pratiquer. C'est-à-dire que j'écris de la poésie avec plus ou moins de régularité et de motivation; j'en ai publié un peu, même si ça commence à faire longtemps (quelques textes en revue, un livre en 2002). Côté polar, c'est plus dur. J'ai une histoire, un plan, des personnages... et dix-huit pages écrites depuis un an. Il faut dire que je travaille fort à trouver des occupations pour me détourner de l'écriture proprement dite. Apprentissage très irrégulier d'un instrument de musique (la dernière fois, c'était le piano), enregistrement de mes poèmes pour en faire un hypothétique CD, bricolages de toutes sortes, etc. Cinéphile. Mélomane maniaque (jazz, un peu de chanson, jazz, un peu de blues, jazz, un peu de rock pas très récent, jazz, un peu de musique du monde). Amateur de baseball: si j'avais le câble, je passerais l'été devant RDS.

J'oubliais: j'aime les livres sur la boxe.


D'où je viens (comme lecteur)?

S’il y a un cliché qui m’énerve sur les quatrièmes de couvertures, c’est celui qui veut que Untel «a toujours aimé les livres» ou qu’il a «toujours écrit». Depuis qu’il est tout petit, Untel est un grand écrivain. De la crotte de taureau. Mais au moment d’écrire ce qui suit , je le comprends mieux (Untel). Depuis que je suis tout petit, j’adore les livres. Voilà, je l’ai dit, ça soulage. Petit, je lisais presque juste de la BD, les séries classiques (pour l’époque) que mon père achetait : Tintin, Astérix, Gaston Lagaffe, Achille Talon, Spirou, Iznogoud. Quelques autres. Ado, je ne lisais pas beaucoup de romans. Je me souviens de Drames à Valcartier, dans la collection «signe de piste», écrit par un ado québécois, François Pichette. (Je serais curieux de savoir ce qu’il est devenu comme auteur. Peut-être qu’il savait faire autre chose qu’écrire et qu’il est devenu médecin ou avocat?) J’avais adoré ce livre et après l’avoir relu dans la jeune vingtaine, je trouvais qu’il tenait bien la route. Il doit traîner quelque part.


Sinon, je lisais des Columbo et des Bob Morane que j’empruntais à la bibliothèque des Sœurs de la Charité de Saint-Louis. (Il n’y avait pas de bibliothèque municipale à Pont-Rouge à cette lointaine époque.) Comme on le voit, tous les chemins mènent à la poésie. Mais à partir du moment où j’ai lu Le monde selon Garp, à l’été 1985, ma vie a changé, j’ai su ce que je voulais faire.


Non, pas libraire. Écrivain. Mais au lieu d’étudier en littérature et d’assumer ce désir d’un destin littéraire, ce que toute personne sensée aurait fait, j’ai viraillé autour du pot à m’en étourdir. J’ai étudié l’histoire, l’informatique, travaillé comme programmeur, étudié l’espagnol, chômé. Puis (je vous fais grâce de mille autres détours) je suis devenu libraire. Au fond, c’est ce que tout ce temps là je cherchais, sans le savoir. Être au beau milieu des livres. Les regarder, les toucher, en lire quelques passages. En parler, parfois même à quelqu'un que ça intéresse.

(Chez Pantoute nous accordons beaucoup d'importance aux conseils personnalisés. Ce n'est pas de la crotte de taureau: avec l'équipe qu'on a on tente de couvrir le plus de terrain possible. La plupart du temps, on y arrive assez bien. Mais bon, je ne dis pas qu'on soit les seuls dans ce cas.)


Où est-ce que je m'en vais comme ça?

Côté cour, je passe de moins en moins de temps «sur le plancher», pas parce que je porte plus à terre, mais parce que mon activité comme édimestre du site de la librairie me demande de plus en plus de temps. Il semblerait que la tendance doive se maintenir. De toute façon les deux Christian peuvent parler aussi bien que moi, au moins, de poésie (Girard) ou de littérature policière (Vachon); ceci sans compter l'histoire, les essais, la littérature (américaine, par exemple) et bien d'autres choses.


Côté jardin, je pense finir enfin mon recueil de poésie cet automne. Il est vrai que j'aimerais en faire un CD; il me semble que la poésie est faite pour être dite, entendue (c'est de la musique après tout). Ensuite, j'entreprendrai l'écriture de mon polar (où la poésie occupe une assez bonne place), mais là, j'aime mieux ne pas me donner d'agenda trop précis. À moins que ne trouve d'autres activités pour m'en détourner: des cours de cuisine? une chorale? la culture de bonzaïs? un abonnement chez Curves?




Quelque part dans son œuvre ou en entrevue, je ne sais plus où, Paul Auster a dit que s’il était devenu écrivain, c’est parce qu’il ne savait faire rien d’autre. Je ne sais pas pour mes distingués collègues, mais ce «théorème d’Auster» pourrait bien être la clé qui expliquerait ma vocation.







(*) Merci, Christian Girard.



samedi 5 septembre 2009

Petites vites

Avec le retour de Samuel et d'Anne-Marie (dans une couple de jours), la saison 2009 des vacances de vos libraires est terminée. Enfin presque: il reste à Christian V une semaine, qu'il prend pour aller au football, à moins que ce ne soit le cerf de virginie.

Nous avons reçu le nouveau livre de Carlos Ruiz Zafón. «Oui», pourra-t-on enfin répondre à la question: le gars qui a écrit L'Ombre du vent a-t-il écrit un autre livre?

La sortie du film Shutter Island, adaptation par Scorsese du roman de Dennis Lehane, a été retardée. Les raisons en semblent nébuleuses, mais il se retire ainsi de la course aux Oscars; il doit pas être si bon. Je vais être pris pour lire le livre...

On dirait qu'il y a déjà une mini rentrée poésie québécoise. Dans les derniers dix douze jours au moins deux titres sont parus chez les éditeurs suivants: Le Noroît, Écrits des Forges, Trois-Pistoles et Cornac. Étonnant, non?

Dans le numéro spécial POLAR du Magazine littéraire il y a un petit guide des 50 auteurs indispensables, genre. Ce serait cool (d'avoir un bracelet en cuir et) de choisir 50 autres auteurs pour faire une liste de 100. J'ai commencé: Robert Littell, Herbert Lieberman, James Swain, Joe R. Lansdale, David Peace, Don Winslow, C.J. Box...

J'aimerais publier bientôt ici une série de portraits de libraires. Pour convaincre mes collègues de se laisser portraitiser, j'ai pensé faire mon autoportrait d'abord. C'est un exercice assez déstabilisant. Affaire à suivre.

Le blues du libraire c'est un polar de Lawrence Block. C'est aussi un nouveau blog de libraires amateurs de polar. On est en train de le construire: lebluesdulibraire.blogspot.com

2012: c'est approximativement le nombre de livres qui sont parus sur ce sujet.


La loi de Murphy en librairie. Le Why Café était demandé sans bon sens quand il était manquant; personne ne me l'a demandé depuis qu'on l'a reçu. Why? (Comme dans «pourquoi certains ont-ils besoin d'un livre cheap recensé à TVA pour réfléchir sur la vie?» Pourquoi pas La peste, L'invention de la solitude, Quelqu'un d'autre, ou même Comment je suis devenu stupide? Nommez votre titre.)

Je boude un peu les éditions du Seuil. À cause? James Swain. Ils ont publié les deux premiers titres de la série Tony Valentine. D'accord, ça ne révolutionne pas le genre (qui le fait?). Mais c'est efficace, drôle, crédible. Honnête. Puis le portrait «par en-dessous» du milieu des casinos, par un bonhomme qui connait son sujet, est de la sorte croustillante. Il y a huit tomes des aventures de Tony Valentine. Le Seuil a traduit le premier en 2005, le deuxième l'année suivante. Depuis, rien. :-(

Si vous vous intéressez au livre électronique, aux nouvelles technologies du livre, suivez le blog de mon collègue Mathieu Plasse. Il y collecte les infos et nouvelles sur le sujet. C'est par ici.

Je voulais m'acheter un livre de Freud, mais j'avais pas d'argent surmoi.

Pouvez-vous trouver sans google de quel livre voici la première phrase: «Tous les enfants, hormis un seul, grandissent.»?

mardi 1 septembre 2009

Accroc du shipping et boule à l’estomac.




Geneviève D’Amours a remporté le trophée Todd. Vous ne connaissez pas le trophée Todd? Normal. Vous le connaissez? Je serais vous, je m’en inquièterais.
Le Trophée Todd était l’objet d’une gageure entre moi et Geneviève et quand elle m’a dit : «j’ai gagné Todd», je confesse que j’avais complètement oublié ladite gageure. C’était le premier qui partait de la librairie qui l’emportait avec lui. Avec elle, plutôt. En y repensant (je m’en rappelle de moins en moins vaguement), il est curieux que j’aie accepté de gager là-dessus. Je ne suis pas aux études, moi. Je n’ai pas vingt quelques années, moi (je me rasais déjà dans les années quatre-vingt, et je déménageais, changeais de boulot très souvent). Je ne cherche pas de job, moi (j’en ai déjà un et c’est la seule chose que je sache faire et qui paie, même un peu). (Par contre, j’aime bien utiliser les italiques, moi.) Donc, c’était une gageure perdue d’avance.
Bon, de toute façon elle le méritait.

Todd est un symbole, un rocher de Sisyphe en papier autocollant, une ode à l’Éternel retour, une représentation post-moderne de la quotidienneté. Todd est une boule d’étiquettes.
L’une des tâches de Geneviève est l’emballage des expéditions, dont les retours. Mais avant de retourner les livres, il faut, bien sûr, enlever les étiquettes. Les jeter. (Peut-être cela se recycle-t-il? Si quelqu’un le sait, ses commentaires sont bienvenus.) En général, la personne qui enlève les étiquettes en met quelques unes à la fois à la poubelle, chacun sa méthode (on l’a tous fait à un moment où un autre). Moi, je les colle toutes ensemble jusqu’à la fin (de la job d’emballage, du quart de travail, du monde). Parce que j’aime bien voir quelle quantité ça fait. Parce que j’aime m’amuser avec la matière, je dois être un genre de frustré de la plasticine. Ce n’est pas plus long placer les étiquettes les unes par-dessus les autres et tout jeter à la fin. Moins long, probablement. (Si quelqu’un a des statistiques précises sur le sujet, ses commentaires sont bienvenus.)
Mais pourquoi jeter? C’est ainsi qu’un jour de désœuvrement artistique et de décollage d’étiquettes j’eus cette révélation : et si on la gardait (la boule d’étiquette)? Vous savez, juste pour le fun. Ici il y a tout un chapitre de la préhistoire de Todd qui raconte les collègues pas très allumés par l’idée, ceux qui ne gardent rien et jettent tout ce qui dépasse, en un mot, ceux qui ne comprenaient pas ma démarche. Mais une fois expliquée, la démarche, c’est les ennuis techniques qui arrivent. Un boule d’étiquettes peine à garder son identité, tend à se détacher en morceaux, qui ne sont déjà plus elle. L’objet refuse d’incarner le concept, quoi.
Mais la troisième ou quatrième tentative a fonctionné, plus ou moins. Elle s’appelait Edna. Je ne me rappelle plus pourquoi, mais c’est à peu près à l’époque où Geneviève a commencé à se charger le plus souvent des emballages. (Fait surprenant, bien que nous ayons soigneusement rangé Edna après chaque «utilisation», Edna a disparu. On la reverra peut-être dans un épisode d’un nième remake de Au-delà du réel.)
Edna n’était pas la quintessence de la boule d’étiquettes. Todd était, est toujours, la quintessence de la boule d’étiquettes. Je ne révèlerai pas ici le secret de fabrication de Todd (qui, bien prononcé, est le diminutif de «tas d’étiquettes»). Nous ne sommes que deux à le connaître; on pourrait peut-être le faire breveter (si quelqu’un peut nous renseigner à ce sujet, ses commentaires sont bienvenus). Mais Todd partira avec Geneviève.
Elle va me manquer. Oui, la boule d’étiquettes, mais, surtout, Geneviève. Ce n’est pas à Todd que je faisais toujours les mêmes jeux de mots sur la bourre, et qui les riait tout le temps. (Il n’y a rien d’obscène là, par bourre je parle bien sûr du papier qu'on récupère et grâce auquel on protège les livres qu’on expédie tout en mettant une tite crème sur notre sentiment de culpabilité écologique.)
Ce soir la bourre est dans tes yeux.
La bourre dure trois ans.
La bourre au temps du choléra.
Plus trois ou quatre autres jeux de mots, et presque aussi élevés. Avec toujours ce grand rire spontané qui nous manquera tous. Bonne humeur, gentillesse, chansons quétaines et érudition en matière de cheveux ne sont que quelques autres des choses qui nous manqueront.
Mais j’ai trouvé un moyen pour mettre aussi une tite crème sur notre tristesse (elle part de la librairie et de Québec.) J’ai décidé d’appeler la prochaine boule d’étiquettes Geneviève, en souvenir.
Ça doit être une sorte de transfert, genre.
(Si quelqu’un connaît le terme exact, ses commentaires sont bienvenus).
Reçus récemment à la librairie Pantoute:
*Patrick Sénécal, Hell.com
* R.J. Ellory, Vendetta
* Victor-Lévy Beaulieu, Bibi

vendredi 28 août 2009

Un grand respir avant les bombardements.

Il n’y a pas longtemps, nos collègues du journal Le Libraire nous faisaient parvenir un appel de textes pour leur numéro spécial sur la rentrée littéraire. En gros, il s’agissait de dire, d’écrire plutôt, pourquoi on aimait cette fameuse rentrée.

Avant de continuer, précisions. J’aime beaucoup Le Libraire. J’y écris assez souvent, et ce n’est pas juste pour avoir des livres gratis. Je respecte son équipe; ceux qui y travaillent et ceux qui y écrivent. Ils font du très bon boulot. Essentiel, même. Et faire un dossier spécial rentrée était, malgré tout ce que je dis plus bas et qui n’engage que moi, une très bonne idée. Incontournable, en fait. Puisque dans le milieu (comme on dit dans les films avec Lino Ventura) de toute façon, tout le monde en parlera, de cette rentrée. Alors, qui mieux que Le Libraire?

Mais moi, la rentrée littéraire, bof. J’en étais d’ailleurs à ces réflexions quand Christian V (pas le roi du Danemark, mais mon collègue depuis presque toujours) me dit, du bout des lèvres, comme s’il craignait d’être taxé d’hérésie, que lui, la rentrée littéraire, bof. Tiens, tiens. Voilà pourquoi ni lui ni moi n’aurons de texte dans ce dossier spécial.

La rentrée littéraire, pour moi, ça ressemble à une gigantesque Opération Tempête du désert : un véritable bombardement de livres. 659, d’après Le Monde. 659 livres? Non, romans seulement; français, seulement. De fin août à fin octobre, il sortira assez de romans (en comptant seulement les romans français) pour vos dix prochaines années, si vous en lisez un point quelque par semaine. Bien sûr, 98% de ces livres seront complètement oubliés d’ici là. Mais les deux ou trois qui se seront bien vendus, bingo!

On dirait une espèce de loterie, sauf que. Sauf que, il doit y avoir des comptables, des actuaires, des statisticiens sur le coup. Le gros éditeur se dit : publier dix fois trop de livres me coûte juste trois quatre fois le prix, et parmi les dizaines de livres que je déverse sur les masses liseuses, j’espère qu’un ou deux aura un petit succès. Ou un gros? Ce serait idéal. Un gros succès, c’est-à-dire, un livre dont tout le monde parle pendant sept-huit semaines plutôt que deux-trois. (Ce n’est pas de l’humour.)

Si j’étais un auteur… Je recommence. Si je publiais un livre…. Encore. Quand je publierai mon prochain livre, je demanderai à l’éditeur de le publier en plein été. Comme ça, il reste sur les présentoirs de nouveautés pendant des semaines! Tandis qu’en septembre, il aura de la chance s’il peut tenir plus de quelques jours sur un plexi à côté d’un Gallimard jaunasse (collection blanche). Quand le journaliste en parlera (rêve, c’est bon pour ce que t’as), le livre sera retourné «par deyousse» qu’il est venu à la vitesse grand R («retour»), ou peut-être grand C («crédit»). «Voulez-vous le commander?», demandera le libraire (voyez, il est de mon côté). Mais non. «J’aurais aimé le voir avant…»
Car mon livre aura été noyé non seulement par la quantité de livres publiés presque en même temps, mais aussi par la «qualité». (Je déteste les gens qui mettent plein de guillemets à la suite, alors je le fais pas.) Par livres de qualité, je veux dire : livres écrits des auteurs connus du public et dont les médias parlent de toute façon. (Tu prends le texte que t’as écrit l’année passée sur Amélie Nothomb, tu changes le titre, tu change le n pour n+1 dans l’expression «nième roman», et bingo!)

Ma vision est biaisée, sans doute. Chez Pantoute, l’été, il y a plus de monde (dans le Vieux-Québec en tous cas). J’imagine mon polar à sa place sur la colonne pendant tout l’été, et je viens les yeux en signes de piastres. Mais bon, peut-être que j’en vendrais seulement là où il y a des touristes, et autres variétés de gens en vacances. Peut-être que c’est vrai, après tout, qu’il n’y a pas grand monde dans les librairies en été.
Mais de là à publier son bouquin en même temps que mille autres! Ma seule question est : pourquoi? Je veux bien admettre qu’il n’y ait pas de réponse facile. Au Québec, on peut expliquer en partie le phénomène par l’existence du plus gros salon du livre… en novembre (celui de Montréal, vous aviez deviné?). C’est vrai, mais seulement si on considère qu’un salon est une affaire de nouveautés. Je crois que non, mais on n’est pas beaucoup à le croire (et s’il n’en reste qu’un…). Si vous avez fait paraître votre livre au printemps, par exemple à temps pour le Salon de Québec (pas si petit quand même), votre livre sera présumément présent au Salon de Montréal, mais peut-être pas en pile à côté de la caisse. (Enlevez ces yeux en signes de piastres de votre visage naïvement souriant.)

Tout cela, en se plaçant du point de vue de ceux qui offrent les livres (auteur, éditeur, distributeur), mais pour ceux qui demandent? Et bien, d’abord, ils n’en demandent pas tant. (Ici on entrerait dans un trop long débat, sur un monde où tout le monde publie et veut être lu, où tout le monde blogue et lit peu les blogues des autres, et moi le premier.) Mais déjà, six sept cent livres avec des dates de parutions mieux réparties, ce serait sans doute mieux pour le lecteur.

Et pour le libraire? Quand septembre arrive, le libraire sait qu’il sera dans le jus jusqu’au nouvel an. La fameuse rentrée, d’abord, qui dure jusqu’à ce que Noël approche, quand il est déjà presque trop tard pour le préparer. (Bien sûr presque tout le monde fait ses achats à la dernière minute, mais il vaut mieux être prêt avant.) Puis, la période de Noël proprement dite, avec ses clients dix fois plus nombreux. En résumé, le libraire n’a pas besoin de cette avalanche de livres. Il veut des livres, beaucoup de livres, des tonnes de livres. Il en veut trop, mais pas autant.

Voilà pourquoi la rentrée littéraire, moi, bof. Il paraît que celle-ci est une rentrée relativement tranquille, pourtant : dix-sept romans français de moins qu’en 2008. Ça fera sans doute dix-sept livres de plus pour la rentrée… d’hiver. Remarquez, je ne fais de reproches à personne; un jour, je serai peut-être le 660e auteur à publier son roman en même temps que les autres. Mais cette avalanche étouffante, très peu pour moi. Dans le lot, il y aura des livres intéressants, sans doute, mais qui l’auraient été tout autant à une autre période de l’année. Un bon livre est un bon livre est un bon livre. Une tempête de livres, ça nous étourdit, nous étouffe, nous pique les yeux.
Bof.

vendredi 21 août 2009

Un petit coup de polish.

Parce que vous êtes des lecteurs aussi avisés qu’assidus de ce noble blog, ou simplement parce que vous n’êtes pas con comme un sous-verre, vous le savez déjà : les libraires ne passent pas leur temps, je veux dire leur temps de travail, à lire. Pour plusieurs raisons simples et reliées serré entre elles, mais pour dire vite : pas le temps. D’accord, on lit un peu; disons qu’on feuillette, bouquine, fréquente d’un œil qu’on voudrait quelque peu expert cette masse envahissante de livres.
Pareil pour la parlotte. On ne peut espérer tenir une conversation en pleine boutique. Il n’y a pas le temps, le calme, le lieu (en un mot, les circonstances) pour ça. Bien entendu nos patrons ne seraient de toute façon pas du tout d’accord, mais ce n’est qu’un point de vue différent pour le même résultat. Sans nommer la catégorie de salariés à laquelle vous pensez (et dont vous faites, peut-être partie), dont les membres sont réputés ne pas se priver de longues conversations autour de la photocopieuse, avouons qu’il existe des contextes plus propices au bavardage qu’une librairie, un commerce donc.
(«Et pendant les périodes creuses?», demande le petit finfin au fond de la salle, avec un petit rire gêné qu’il souffle par son nez trop curieux. Et bien, pour répondre vite, il y a peut-être des périodes creuses en terme de clientèle, ce qu’on ne souhaite pas; mais ce ne sont pas des périodes creuses question travail. On en profite alors entre autres pour ranger, classer, faire des retours, etc.)

Bref, où je veux en venir, c’est que si on n’a que rarement de véritable conversation sur notre lieu de travail, on communique, on se parle, on trouve le temps de se faire des blagues, des taquineries, des clins d’œil, tout cela en une sorte de grande conversation décousue et, par nature, inachevée.

C’était à l’été 2007, je crois. Un ou deux libraires avaient vu le premier OSS 117. Ils avaient prêté le film à un collègue, puis à un autre, qui l’avait regardé avec un cinquième (?). Rapidement, le film fait le tour; certains le voient pour la deuxième ou troisième fois. Vous avez déjà compris ce qui a fini par arriver…
Vous croisez un collègue entre les rayons Spiritualité et Sciences Humaines. Il est pressé, il cherche la dernière copie restante de Dieu n’est pas grand. Vous êtes pressé aussi de toute façon, donc pas le temps pour les mondanités. On pourrait sortir prendre un verre ce soir, mais non, vous avez des lectures en retard. Si l’on veut un peu de «communication», c’est tout de suite et il faut faire ça court. Plutôt qu’un «Hello beauté» livré avec votre meilleure imitation de la voix de Barry White, vous lui lancez : «en tous cas on peut dire que le soviet éponge» ou «j’aime quand on m’enduit d’huile». Ce genre de chose. Hors contexte, c’est drôle parce qu’absurde, bizarre, déjanté et… hors contexte, quoi. Mais si le collègue a vu le film, il se peut bien qu’il vous réponde par une question, genre «comment est la blanquette?»
Ça a duré des semaines. Ce n’est pas tout à fait fini en fait; de temps en temps il y en a un pour vous dire : «à l’occasion, je vous mettrai un petit coup de polish». D’accord celle-là n’est peut-être pas tout à fait recommandée hors contexte, mais pour un oss-ophile averti, c’est une réplique classique.

L’année d’après c’est Marc Labrèche qui a fait les délices de nos crinqués de la citation à gogo, avec son sketch parodie de Curieux Bégin. Je sais, chez vous aussi, probablement. Tout le Québec ou presque est tombé dedans. Et bien, nous également; vous voyez, les libraires sont pas des bibittes si bizarres que ça, ils peuvent rire même si la blague vient pas de l’Encyclopédie de la Pléiade. Pendant la fin de l’automne 2008 et l’hiver qui suivit les «Ch’uis comédien» et «Vino, les gouines?» fusaient. Et s’il fallait aller chercher une copie du Monde sans fin dans la réserve? «On va y aller en scooter!»
Ce phénomène de citations qui font boule de neige est difficile à expliquer, et impossible à contrôler. Après avoir vu le dernier OSS 117, j’ai bien lancé quelque fois que «le difficile c’est la partie pédalo, c’est pas la partie canard», et réussit à faire rire, je crois, mais ça n’a pas tellement eu de suite. Mettons que ça n’a pas décollé. Est-ce parce que OSS 117 : Rio ne répond plus contient moins de répliques-potentiellement-cultes que Le Caire, nid d’espion?
Ce qui est cool c’est que je le sais pas, puis j’ai un bracelet en cuir.

vendredi 14 août 2009

Ça ne s’invente pas (toujours).

Ce qu’il y a de bien avec l’humour, c’est qu’il y en a partout. Ou, pour être plus précis : l'humour peut venir de partout. Les artisans de l’humour involontaire ne sont-il pas les plus drôles? (Pensez à Jean Perron ou au Monsieur Mongeau de Ramdam, par exemple.)
Mais saviez-vous que la vie peut faire des calembours? Et bien, oui! J’en ai d’ailleurs plusieurs preuves, amassées avec les années. Je les partage ici avec vous, c’est un cadeau!

Connaissez-vous Jean-Paul Grappe? C’est un réputé chef et auteur de livres de cuisine. L’un deux s’appelle Petits fruits. Grappe, petits fruits? Vous voyez? (Sinon, je suggère un autre café. Je vous attends. Voilà, on continue.)
Hélène Frappat? Auteure d’un livre sur la violence. Authentique! Comme tous les exemples de ce billet, d’ailleurs, cliquez sur les liens si vous me croyez pas.
Qui a écrit Dépendance : tous accros?, aux éditions Saint-Augustin? Un certain Monsieur Barman. Vaincre sa peur de la maladie? Michel Lejoyeux. D’accord, Frédéric Ploton est probablement un pseudo. Il faudrait vérifier avec l’état civil français, parce qu’avec sa liste de titres (dont Sex coach et 69 conseils pour elle et lui), on dirait une blague (douteuse, d’accord, mais vous êtes capable d’en prendre, avouez) arrangée avec le gars des livres. L’arthrose, ça fait mal? Une vraie tourmente. Parlez-en à la docteure du même nom (prénom : Charlotte). Quant à Éric Kayser, malgré la petite différence d’orthographe avec l’objet comestible de forme ronde, il a consacré son œuvre aux livres sur le pain. Il a sûrement un grain (mouaaaaaaaaah!).

Mes préférés, maintenant. Jean-Marie Bourre, médecin, auteur réputé chez la très sérieuse Odile Jacob de livres de… diététique. Bien sûr, et pourquoi pas? Quant à François-Xavier Colle, il a publié en 2001 un ouvrage intitulé Les drogues en vente libre. Aussi drôle que triste, que drôle. Non?

Si on y pense un peu plus, maintenant (mais pas trop quand même), on comprend vite que « la vie » n’a pas fait ces jeux de mots toute seule. Il a fallu des auteurs en devenir pas gênés de toutes ces blagues qu’ils justifiaient en quelque sorte pour l’avenir. Il fallait ne pas avoir peur à priori de tous ces mononcles et libraires poètes dégénérés qui ne peuvent pas s’empêcher de faire un jeu de mot poche, et de le rire ensuite. (Petite pause pour pousser un rire dément de la variété obsessif-compulsif-du-calembour.)

Il y en a beaucoup d’autres. Malheureusement, j’ai oublié de les noter ou ai perdu le bout de papier, ou bien je n’écoutais pas quand un collègue m’en a fait part (ou j’étais jaloux de pas l’avoir trouvé tout seul et donc ai fait exprès de l’oublier), etc. Je remercie ici pour leur aide et contribution tous mes collègues des dernières années, si j’en nomme j’en oublie, alors je n’essaie pas, ils se reconnaîtront.
Maintenant si vous avez en mémoire ou sur votre propre bout de papier d’autres exemples de noms d’auteurs calembourgeoisés, ne les gardez surtout pas pour vous. Il y a toute la place ici pour nous les soumettre. Ça ferait un genre de «joke in progress», le grand dictionnaire des noms d'auteurs qui le portent bien et ne s'en portent pas plus mal.
Et puis, zut, j’en nomme un : Christian Girard, calembourgeois, et révolutionnaire dans l’âme du verbe. Merci!